Lucile Boutin — En questions
À l’occasion de l’exposition Washing Machine présentée dans la Project Room du Plateau — Frac Île-de-France, Lucile Boutin déploie un ensemble de dessins où se croisent espaces de travail, visions sous-marines et formes textiles. Nourrie par une pratique lente et attentive aux qualités du papier, l’artiste explore les cycles du geste, la dilatation du temps et les glissements du familier vers l’imaginaire. Entre répétition mécanique et rêverie organique, ses compositions construisent des images ouvertes où figures anonymes, architectures circulaires et matières fragiles instaurent un régime de perception flottant. Elle revient ici sur son parcours, ses influences et les enjeux de cette exposition pensée comme un mouvement d’immersion et de suspension.
Comment en êtes-vous arrivée à l’art et quel a été votre parcours jusqu’ici ?
Lucile Boutin : J’ai été aux Beaux-Arts de Lyon pendant six ans. Grâce à un Vitamine D offert par mes amis, j’ai découvert des artistes comme Amy Cutler, Amelie Von Wulffen, Pierrette Bloch qui utilisaient — entre autres — du papier. Je me suis trouvée plus libre avec les matériaux graphiques et attirée par la souplesse de la feuille, sa finesse, sa fragilité. Le papier est un espace accueillant. L’envie de faire partie du groupe de “dessinateurices”, cette envie de “faire comme” est ce qui m’a conduit à m’engager pleinement dans un travail d’atelier.
Lucile Boutin — Washing Machine @ Frac île-de-france, le Plateau from March 26 to May 3. Learn more Néanmoins, le gain d’une machine à pop-corn au deuxième prix du concours de dessin de la Fête de l’Ail à Piolenc1 lorsque j’étais enfant ainsi que plusieurs participations à des concours organisés par des agences immobilières ont eu leur petit rôle. Il y avait un côté très sérieux dans ces concours que j’appréciais. C’est à la fois marrant et absurde de penser compétition quand il s’agit de dessin. Aussi, des proches dessinaient autour de moi et toucher des matières, sentir les odeurs des crayons et de la peinture à l’huile, voir des couleurs très vives est ce qui m’a attirée. Un de mes grands-pères avait peint une grappe de raisin incroyable et elle m’étourdissait.Comment définiriez-vous votre pratique ?
Les matériaux que j’utilise sont des crayons de couleur, de l’aquarelle depuis peu, du fusain, du pastel, de la gouache. J’utilise en majorité un papier de mûrier très peu encollé qui peluche lorsqu’il est gommé. Les fibres retirées forment des moutons colorés à la surface. Ma pratique est lente, laborieuse et en mouvement. Aussi, c’est un espace de pensée et d’amusement. Des photographies d’espaces traversés, d’espaces dans lesquels j’ai travaillé, sont la source des détails qui peuplent les dessins. J’essaie de représenter des scènes et lieux de travail — bureau, cuisine, atelier, usine — où le glissement de formes familières vers l’imaginaire, vers une atmosphère de rêve éveillé, crée des images ouvertes.
Dans les compositions, une forme circulaire qui s’apparente à un bras de machine à coudre, revient souvent autour des personnages, seuls ou en duo. Ces formes circulaires proviennent de détails d’outils agrandis pour devenir des architectures. Ce sont comme des hublots, des écrans, des petits théâtres. Les figures qui y apparaissent sont souvent absentes à leurs gestes et leurs environnements. Les visages sont cachés dans My Blueberry Nights, Le Temps des cerises, plissés dans Les Dormantes, remplis par le blanc du papier dans Semblant travailler, en glissement vers un visage de chouette dans Owls.
Les sujets de mes dessins peuvent évoluer. Les visions sous-marines que j’ai réalisées dernièrement sont liées à la pratique de la méditation, à la recherche de présence à son souffle, à la conscience du corps. Ils ont été pensés comme des plongées dans un aquarium de bureau. Ils sont une tentative de représentation plus organique de la dilatation du temps présente également dans les dessins de travail.
Des figures de la création ou de la pensée continuent-elles de vous nourrir ?
Je regarde beaucoup le travail de Philip Guston dont il y avait une très belle exposition au Musée Picasso Paris dernièrement. C’était fabuleux d’avoir son travail si proche, accessible. J’admire la manière dont il a réuni l’humour, la pensée politique, un travail de peinture et une expression très personnelle liée à sa vie. Ses œuvres ont une vibration, une énergie. La dernière salle, au sous-sol, était très émouvante, elle présentait des dernières peintures, de plus petite tailles car il était amoindri physiquement, avec une charge existentielle assez pesante tout en gardant la peinture joueuse, en mouvement. Aussi, le travail d’Otobong Nkanga et notamment ses dessins, pratique qu’elle a depuis le début de sa carrière en parallèle de son exploration de plusieurs autres médiums, m’impressionne et me nourrit. Otobong Nkanga a représenté dans ses grandes tapisseries présentées au Musée d’Art Moderne de Paris de magnifiques fonds marins, plein de trésors à conserver, mais recouverts de filets. Une atmosphère joueuse et ludique mais teintée d’une présence menaçante. Elles m’ont modestement inspirée pour les dessins bleus que je présente au Frac.
Quel impact cherchez-vous à provoquer sur le spectateur ?
Je ne cherche pas à créer d’impact sur le spectateur. Certaines personnes m’ont dit avoir eu envie de dessiner après avoir vu l’exposition, c’est enthousiasmant.
Souhaitez-vous, à travers vos œuvres, représenter l’image d’un autre monde possible ou au contraire nous encourager à nous représenter le nôtre de manière nouvelle ?
Il n’y a pas d’encouragements à voir le monde de telle ou telle manière. Le mieux qui peut arriver serait de pouvoir créer une complicité sur la base de formes et d’expériences communes avec la personne qui regarde le dessin. Par exemple, la sensation de l’immersion de son corps dans l’eau, la tentative de présence à son souffle, la sensation de dormir debout, se laisser absorber par une vie intérieure, tous les détails et objets qui permettent de s’approprier un lieu.
Pouvez-vous nous dire quelques mots autour de l’exposition que vous présentez dans la Project Room du Plateau ?
Dans l’exposition, il y a quatre typologies de dessins : les dessins petits formats qui sont montrés sur des planches au sol, qui sont des projections pour de plus grandes compositions, ou de stylisation / transcription à partir d’observation. Des formes en textile qui reprennent des patrons de couture de poche et qui sont faits de tissus de bleu de travail et de tissus de costume. Des dessins en lien avec une forme d’aliénation douce, terme trouvé par la commissaire de l’exposition Maëlle Dault, et pour finir, les dessins bleus, fluides et aqueux. Des représentations dessinées d’espaces de production (cuisine, fabrique, bureau, restaurant ambulant…) cohabitent avec des visions sous-marines contemplatives, comme deux voix qui dialoguent.
L’exposition s’appelle Washing Machine en référence à un tissu ou à un corps qui se trouve aspiré par un mouvement qui le propulse vers l’extérieur, vers l’intérieur, qui le retourne… Un cycle dont parfois ce corps arrive à s’extraire. Cette extraction apparait comme une suspension, qui pourrait être contenue dans la rondeur d’une bulle. Par exemple, dans une respiration qui se maintient dans une légèreté relative dans le dessin Souffle ; relative car sa masse pourrait s’apparenter à une pierre, une grosse méduse assez lourde, une membrane très solide. C’est dans ce mouvement de tambour que nous avons pensé l’exposition. Par l’immersion d’un corps dans l’eau puis le retour de ce corps dans un espace plus sec.
La pratique de l’exposition a-t-elle modifié votre manière de travailler ?
Pour le Frac, les tissus, qui sont donc des morceaux de vêtement agrandis, l’ont été en suivant l’échelle de l’espace. Le lieu a donc donné les dimensions de ces cadres (ces tissus en forme de boutons et de poches sur lesquels les dessins sont cousus). Je souhaitais également créer un bloc de dessins, une image à plusieurs parties, alors j’ai poursuivi les dessins plus informes et aqueux pour créer une série. J’ai eu un professeur aux Beaux-Arts de Lyon, Armando Andrade Tudela, artiste, qui nous avait montré la règle d’architecture et d’ingénierie qui permet de rapporter une mesure d’une échelle à une autre grâce à un seul outil. Cette règle devait nous permettre de rapporter les dimensions des formes créées à l’atelier dans une maquette de l’espace de l’exposition, de manière à pouvoir de projeter les volumes dans l’espace en relation avec un corps en papier. Penser comment montrer le dessin a fait apparaitre la question des cadres, et donc celle d’un autre espace que celui du dessin qui m’occupait uniquement auparavant, un espace qui lui aussi doit raconter une pensée, être cohérent.
Parmi les artistes de votre génération, y a-t’il des démarches qui vous impressionnent ?
Je suis admirative de tous mes ami.e.s artistes ou comédiens ou graphistes qui continuent à avoir une pratique artistique, tandis que nous sommes presque tou.s.tes dans des jobs alimentaires à côté et que nous sommes des financeurs de notre pratique qui nous rapporte beaucoup moins qu’elle nous coûte. Cela montre un désir de s’exprimer, de partager de la poésie, de s’engager. Ces démarches méritent la curiosité et peut-être un jour un statut plus sérieux et viable que celui que nous avons actuellement.
Quels projets pour les mois à venir ?
Je vais commencer de nouveaux dessins, continuer ceux qui sont à l’atelier. J’aimerais explorer encore cet univers liquide, organique, sous-marin, parfois artificiel avec l’aquarelle qui est encore une technique nouvelle pour moi. Aussi, avec mon frère qui est ébéniste nous avons emménagé dans un atelier il y a quelques mois et il faut continuer de l’aménager, voilà un des projets pour les mois à venir.