Laura Burucoa — En questions
À travers l’exposition Antenne Camembert, présentée dans la Project Room du Plateau Frac Île-de-France, Laura Burucoa déploie une pratique où la création se construit au contact des autres. Nourrie par les pédagogies alternatives, l’écriture collective et les formes documentaires, son travail explore la manière dont les récits se fabriquent et circulent.
Comment en êtes-vous arrivé à l’art et quel a été votre parcours jusqu’ici ?
Laura Burucoa : La légende familiale raconte que, comme beaucoup de personnes, j’adorais dessiner quand j’étais enfant. J’avais apparemment beaucoup d’ambition puisque je voulais être une « artiste reconnue » avant même de savoir lire. Passée ma période mégalomane, je suis entrée en Mise À Niveaux en Arts Appliqués à l’École Estienne à Paris, après avoir passé mon bac littéraire en option arts plastiques. À cette époque, je me retrouvais davantage dans les secteurs de l’édition ou du graphisme car le métier d’artiste me paraissait bien flou. J’ai eu le privilège d’avoir des parents très soutenant dans ce parcours, aussi bien moralement qu’économiquement, et j’ai pu continuer mes études à la Haute École des Arts du Rhin de Strasbourg pendant cinq ans. Là-bas, au fil des rencontres, j’ai fini par m’orienter en section Art dans un atelier qui s’appelle aujourd’hui « Enquêter, raconter ». C’est vers ma quatrième année que j’ai commencé à comprendre que j’aimais travailler le récit et la collaboration. Je précisais mon intérêt pour les champs du documentaire et de la performance, mais aussi celui de l’éducation populaire impulsée par les séjours de vacances où je travaillais l’été comme animatrice. Le diplôme en poche en 2018, j’expérimente depuis des modalités de collaboration dans le cadre de résidences ou d’ateliers de création (CAC Brétigny, Le Bal, Mac Val, Art. 238bis, Le Point du Jour, etc.).
Comment définiriez-vous votre pratique ?
Ma pratique s’articule autour de ce qui fait récit et savoir, comment on le construit, le raconte ou le diffuse. Je travaille régulièrement en collaboration et j’essaye de créer un cadre qui soit propre au contexte ainsi qu’aux personnes que je rencontre. Je m’inspire des pédagogies critiques et de l’éducation populaire, et cela passe souvent par l’enregistrement sonore, l’improvisation, l’écriture ou le dessin. Je choisis mes médiums en fonction des projets et parfois en les apprenant sur le tas. J’affectionne par exemple la couture, la vidéo, le son, l’édition ou encore la céramique. La performance occupe aussi une place importante dans ma pratique, à mi-chemin entre la conférence et le stand up.
Des figures de la création ou de la pensée continuent-elles de vous nourrir ?
Toujours ! Les textes de bell hooks sur la pédagogie, le travail de Fernand Deligny, ou encore le livre La pédagogie des opprimés de Paulo Freire sont, entre plein d’autres, des références qui m’accompagnent depuis un moment. Pour ce projet avec le Frac Île-de-France, j’ai pu m’entretenir plusieurs fois avec Marie Preston, artiste et maîtresse de conférences à l’université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis (Laboratoire TEAMeD / AIAC). Marie Preston m’a partagé des ouvrages en lien avec ses recherches et notamment celles de son livre Inventer l’école, penser la co-création qui s’intéresse aux pédagogies alternatives développées en France durant les années 1970-1990 dans des écoles « ouvertes ». Elle m’a montré, par exemple, des écrits d’enfants réalisés dans ces cadres pédagogiques, entre le journal et le compte-rendu d’expérience, ce qui m’a évidemment beaucoup nourri pendant le projet.
Pouvez-vous nous dire quelques mots autour de l’exposition que vous présentez dans la Project Room du Plateau ?
Pour ce projet avec le Frac Île-de-France, j’ai proposé aux enfants avec qui j’ai travaillé de créer des histoires de science-fiction qui leur ressemble. Un futur où il y aurait peut-être moins de vaisseaux spatiaux et de robots mais qui se passerait ici à Noisy-le-Grand, dans la ville où ils et elles grandissent. C’était important pour moi de ménager un espace pour que les enfants puissent créer des histoires avec leurs références et ce qui les accompagnent dans le présent. Pendant un an et demi j’ai en effet travaillé avec deux groupes à la Maison Pour Tous du Jardin des Sources de Noisy-le-Grand. Il y a eu une semaine d’atelier autour de la peinture textile et la figure d’héroïne avec un groupe composé d’enfants mais aussi de quelques adultes et d’adolescent·es. Une série de patchworks issue de cette collaboration est présentée dans l’exposition. Puis, d’octobre 2024 à février 2026, j’ai retrouvé régulièrement un groupe d’enfants les mercredis matins. Pendant ces séances, nous dessinions dans des carnets réalisés par nos soins et nous inventions en improvisant au micro des histoires qui se passeraient en 2099 à Noisy-le-Grand. Une série de fanzine réalisée dans le cadre de ces ateliers sont accessibles en consultation dans l’exposition. Dans la Project Room, certains dessins sont agrandis ou se cachent dans les recoins et d’autres prennent corps par la couture. Le soir du vernissage, une amie m’a dit qu’elle avait l’impression d’être dans un gigantesque dessin d’enfant. Sans mettre des mots dessus à ce moment là, je crois que c’était une de mes intentions. J’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir l’univers plastique des personnes avec qui j’ai collaboré et l’enjeu de cette exposition était aussi de le donner à voir.
Il y a aussi un ensemble de textes que j’aime appeler Programmes scolaires. Dessus on peut lire, entres autres : « Apprendre aux adultes ». Le projet qui d’abord proposait de créer d’autres imaginaires et récits du futur, s’est transformé au fur et à mesure des séances des mercredi matins. D’abord lancée comme une blague un peu revancharde par Ali, l’un des enfants du groupe, l’idée d’une école où les adultes seraient les élèves et les enfants les professeur·es a fini par se concrétiser. L’exposition donne à voir certains éléments de cette expérience où les rôles d’apprenant et de sachant se sont fait un peu bousculer.
Le récit de cette collaboration, et tout ce qu’elle m’a apporté comme réflexion et déplacement, est accessible dans le fanzine Le lundi je joue et le jeudi je travaille, journal de résidence. Mis en page par Auriane Preud’homme, ce texte rassemble un journal que je tenais pendant les ateliers ainsi que des transcriptions d’extraits d’enregistrements réalisés avec les enfants. Il est distribué gratuitement à l’accueil du Plateau ou à télécharger sur le site internet du Frac.
La pratique de l’exposition a-t-elle modifié votre manière de travailler ?
Quand je travaillais avec les enfants à la Maison Pour Tous, je ne savais pas au départ qu’il y aurait une exposition. Je me concentrais sur les différents modes de récits et collaborations que faisaient germer les ateliers. À l’été 2025, quand j’ai été invitée à la Project Room, je me suis demandé comment j’allais pouvoir raconter ce qui s’est passé pendant cette année et demie. Il y avait là quelque chose de complexe à retraduire et à transmettre maintenant que nous n’étions plus dans la salle d’atelier. Antenne Camembert convoque à la fois l’imaginaire de cet objet qui capte les ondes, et peut-être les récits, mais aussi qui se rapporte à l’annexe d’un lieu principal. Ici, en l’occurrence, la Maison Pour Tous du Jardin des Sources dans le quartier du Pavé Neuf de Noisy-le-Grand où se situe les Camemberts, surnom donné par les habitant·es aux bâtiments des Arènes Picasso à cause de leur forme.
Parmi les artistes de votre génération, y a-t-il des démarches qui vous impressionnent ?
Il m’est difficile d’en faire la liste tellement elles sont nombreuses. Je pourrai parler ici de lieux et d’action collective que je trouve très réjouissants, même si je ne les connais que de loin, comme par exemple Appartement 101 à La Courneuve, Fauvettes City Club à Saint-Denis ou bien Pirate Baratte à Nevers.
Quels projets pour les mois à venir ?
En ce moment je finis le montage de Épatez la Galerie, une exposition qui revient sur une saison de projets et d’ateliers menés avec des publics de La Galerie, centre d’art contemporain de Noisy-le-Sec. J’y travaille depuis maintenant deux ans avec l’équipe médiation en tant qu’artiste intervenante. Ensuite il y aura la conversation de Plateau, le 3 juin à la Project Room avec Marie Preston, Céline Poulin et Héloïse Joannis au sein de l’exposition Antenne Camembert. Je prépare aussi deux performances, l’une au Plateau du Frac Île-de-France qui aura lieu le 28 mai et l’autre au CAPC Bordeaux les 19 et 20 septembre.