Rayane Mcirdi — Le Plateau, Paris
Inventant sa forme autant que son format, l’exposition de Rayane Mcirdi au Plateau pratique un art de la découpe et une redistribution plastique du temps au sein de son propre objet : un long-métrage projetant dans la fiction les vécus et les sentiments de l’artiste.
« Rayane Mcirdi — Joyeuse retraite papa », Frac île-de-france, le Plateau du 24 septembre 2026 au 21 février 2027. En savoir plus Privilégiant son sujet à ses effets, Joyeuse retraite papa fait le pari de la sobriété et de la concision pour étayer sa plongée dans ce moment charnière d’une vie. Dans l’espace d’exposition sont réparties des séquences fortes du film, qui se dévoile ici par une succession d’émotions, d’échanges et de silences, qui disent autant la vie d’un père, dont il réalise la biographie en mouvement, que la force de l’objet cinéma, outil de mise en perspective d’une réalité qui se donne en partage pour dépasser, de loin, ses prémisses.Terriblement touchant, le voyage alterne les émotions et les tonalités pour saisir des perspectives, des condensés de sens et de sensations, où le corps et le visage sont les vecteurs d’une histoire qui oscille entre achèvement et continuité. Le travail, sa valeur, sa dureté et sa manière d’entrer dans la constitution même de l’individu, d’une existence qui s’y raccroche pour continuer de vivre. Et cette dernière journée sans fin de se faire le reflet d’une vie de travail sans fin.
Si Rayane Mcirdi poursuit ici son entreprise de documentation du monde passant par la fiction, cette dernière se charge d’une dimension supplémentaire en renvoyant non seulement à la vie de l’artiste, à la trajectoire et aux choix d’un père, mais aussi à une culture : aux rapports et aux goûts qu’il entretient envers le cinéma. Son interprétation par une figure du cinéma populaire telle que Zinedine Soualem participe elle-même de la démarche d’un fils qui ancre son histoire familiale dans une filiation culturelle qui l’a forgée. En engageant son art et son regard dans le cinéma « traditionnel », porté par des figures investies, qu’elles le veuillent ou non, de fierté et d’admiration en raison de leurs origines, Rayane Mcirdi engage également une valse de reflets et de jeux de miroirs qui entretiennent encore un peu plus la belle ambiguïté, voire la portée kaléidoscopique, de son récit.
L’intervention, en fin d’exposition, du père de l’artiste, dans un entretien enlevé et plein d’une malice qui tranche avec la profonde implication du jeu des acteurs dans les séquences du film, appuie encore la transparence d’une démarche qui réfléchit son médium et ses possibilités, en assumant la distance qu’imposent la mise en scène et sa capacité à jouer avec le temps, à rendre cette polyphonie de temporalités condensées en un événement. L’achèvement de la carrière porte dans le film le poids d’un passé riche autant que la promesse d’un futur qui pourrait l’explorer à nouveau. Un détour assumé et nécessaire pour retrouver, d’une certaine manière, une autre vérité, moins intime, plus universelle.
Car la portée documentaire de l’artiste touche peut-être davantage à un réalisme du sentiment, à une invention des modes d’approche des relations humaines qui, par la familiarité même de leurs sujets, deviennent des explorations de ce qui ne se passe précisément pas, de ces silences, de ces non-dits qui cimentent les héritages et battent la mesure d’une histoire qui, infiniment, respire.