Virginie Ittah — Galerie Poggi
À travers un imaginaire et une esthétique d’une rare singularité, mobilisant mythologie, science-fiction organique, fantaisie héroïque et fantastique, au cœur d’une palette chromatique aussi douce que pleine de contrastes francs, Virginie Ittah déploie dans sa première exposition monographique à la galerie Poggi un parcours en forme de proposition totale dont l’ambition et la réussite sont à la hauteur de l’émotion qu’elle suscite.
Active jusqu’alors au sein du duo artistique Ittah Yoda, connu pour son hybridation d’éléments naturels au sein d’écosystèmes réinventés et formée initialement à la sculpture, l’artiste conjugue la technique, l’invention et le savoir-faire pour penser un spectacle de la sensibilité où le liquide constitue le marqueur essentiel de traces forcément mouvantes. Sans bornes donc, sans frontières non plus, l’exposition d’Ittah, placée sous l’égide du « sentiment océanique », cette perception d’unité essentielle de son être avec l’univers (et, partant, la remise en cause même d’un soi et de ses attendus) théorisée par Freud. Né d’une discussion passionnante avec Romain Rolland engageant la pensée spirituelle orientale autant que la libération, par la compréhension de sa propre infinité, de Spinoza, ce concept porte en lui-même la polyphonie infinie de son sens comme des biais (les arts, la pensée, la musique, la poésie) pour y parvenir.
Une polyphonie qui vire ici à la polysémie devenue ici littérale, nous renvoyant à la porosité, la transparence des démarcations enserrant dans un même singulier trouble l’affirmation de toutes les singularités et se traduit par l’expérience concrète que fait vivre chaque pièce du parcours. Sculptures, peintures, composition musicale et nuances de fragrances s’émancipent de leur unité pour infuser en l’autre, la couleur excite l’odorat, les anfractuosités des sculptures résonnent de notes qui les traversent, la trace apposée sur support supporte l’incision lisible dans la matière.
D’emblée, les visages humains qui nous font face ne font pas que laisser passer la lumière ; inventés par une autre intelligence que celle de la seule artiste, composés entre autres de modélisations de visages de statues antiques, ils font cohabiter des millions d’autres, sans en « être » aucun. Le portrait de « personne », négatif et pourtant générique, créateur en ce qu’il abolit les lignes. De même, ses sculptures, livrant le corps à tous les imaginaires, à rebours de la soustraction d’une discrimination nécessaire à leur formalisation, deviennent des totems incrémentaux.
Par son sujet, par son support, la peinture s’absorbe dans la technologie, s’immerge dans la technique puis les absorbe à son tour et les noie dans un tourbillon d’intensités où les masses brossées se prolongent jusqu’aux corps malaxés des sculptures qui leur font front ; réceptacles de gestes qui, masquant leurs débuts, ne trouvent jamais de fin. Au sol, leurs ombres liquides coagulent. Tandis que dans leur main flotte un calice engageant un autre sens, l’odorat.
Celui-là même qui, dès l’entrée de l’exposition, nous immerge littéralement dans la création. Au même titre que la bande sonore, elle aussi créée par l’intervention d’un autre, l’environnement participe de l’exposition. Une évidence qui ne se lit jamais aussi bien que lorsque l’artiste, en chef d’orchestre, s’en empare et pense l’expérience au-delà du seul jugement personnel. L’art est une affaire de sensation, pas de nom. Et si la technique rejoint à ce point la technologie, c’est que le geste reste, au-delà de la signature, au-delà du signe.
Pourtant, il est bien question de progression et la trace se résout, à mesure que l’on s’enfonce dans l’exposition, en un mouvement d’ampleur croissante. Les formes se liquéfient, les repères se dilatent, la mythologie affleure là où la technologie semblait d’abord régner, actant la liquidation des frontières. L’une paraît accompagner l’autre : la matière se fluidifie, les images se chargent d’archétypes, et l’ensemble compose une montée spectaculaire, presque rituelle, vers une apothéose où la danse mène à la transe, la rencontre à la fusion ; le corps dépasse l’humain, la peinture s’exhibe au plus près de la trace de chacun de ses gestes.
Car il ne s’agit pas que d’eau, le sentiment est océanique parce qu’en plus d’être immense, il relie, il relie les terres, il relie ce qui y vit et y pousse, ce qui y pense et ce qui s’y voit. Le sentiment océanique, c’est l’appartenance à ce tout qui n’appartient pas.
Virginie Ittah, Oceanic Feeling, du 6 février au 28 mars 2026, Galerie Poggi, Paris, 135, Rue Saint-Martin, 75004 Paris — Du mardi au samedi de 11h à 19h