Charisse Pearlina Weston
Entre abstraction minimaliste et brutalisme des textures, Charisse Pearlina Weston, née en 1988 aux Etats-Unis, développe un langage visuel combinant violence, contondance et transparente fragilité, qui interroge la nature essentielle et la portée historique de la transparence. Exposée cet hiver à la galerie Jack Shainman de New York, elle a également marqué de son empreinte la foire Art Basel Miami, présentée également par Patron Gallery.
Formée à l’Université du North Texas puis à l’University of California, Irvine, où elle obtient un master en arts plastiques, mention théorie critique, Charisse Pearlina Weston grandit à Houston, Texas, et vit aujourd’hui à New York. Entremêlant éléments autobiographiques et symboles historiques ou tirés de l’actualité, ses pièces recomposent, voire rejouent, des accidents et des rencontres pour en offrir une perspective poétique dont la singularité participe de la portée politique. Alternant bidimensionnalité et tridimensionnalité, ses expositions imposent, dans les dimensions de l’espace, une litanie d’un déchirement qui tient à la blessure subie. À la manière d’une variation sur les passions, au sens d’une attraction extérieure modifiant jusqu’à notre comportement intime, les formes se concassent en ensembles désirables.
Ancrée dans sa lecture des rapports de force et de discrimination visant la population noire américaine, l’artiste altère les formes du verre, opacifie les surfaces en jouant du feu et de la distorsion afin de rendre les multiples dimensions et strates d’un réel qui multiplie les fractures. Pourtant, dans ce labyrinthe sans issue, dans ces lignes de fuite sans échappatoire, une somme de questions affleure, une troublante quiétude émerge. Est-ce le spectacle d’une violence achevée, la condition d’un apaisement par l’acceptation de l’accident ? La possibilité d’une narration non linéaire, mais pourtant pleine de lignes indépendantes, dont la réunion, tragique, mène toujours à l’événement, dans ce qu’il porte de prévisible et d’aléatoire ? Les titres de ses œuvres, s’apparentant à des digressions littéraires de sentiments suspendus, nous renvoient à des limbes dont on ne sait si elles décrivent un état ou un état d’âme.
Si tout part chez elle du dessin, la mise en forme, la construction et l’assemblage participent de cette incertitude, venant brouiller l’intention pour n’en faire vivre que la trace ; l’essence infiniment cohérente de ce travail, à l’efficacité plastique imparable, se laisse dompter par les dynamiques d’une réalité dont il rend la terrible imprévisibilité.
Un mouvement constant, une transformation continue, soulignés par l’exploration de la question de la répétition et de la reprise (« cover ») au sens musical du terme, la composition plastique dresse des correspondances entre ses œuvres dans les espaces qu’elles occupent, dessinant des lignes qui sont autant de pistes parallèles de rythmes et de cadences emmêlées. Ce rythme, c’est celui d’un spectacle las d’une autre répétition, celle de l’injustice et de la souffrance, dont il n’est question, chez l’artiste, que de rendre par effraction la matérialité, à travers l’impression, parfois fugace, d’archives sur ses structures. Les planches de verre, même immaculées, dessinent l’impénétrable opacité du fait sur ce qui le voit. Est-ce là encore la raison du retrait de l’artiste de l’actualité et de son reflet sur les réseaux sociaux ?
À l’occasion de sa dernière exposition à la galerie Jack Shainman de New York, l’artiste publie un texte manifeste qui dresse le constat d’une illusion nourrie par le reflet d’un monde médiatique sur lequel chacun croit avoir prise. Une référence également à la théorie lacanienne de la « méconnaissance systématique », évoquée dans le titre de l’exposition, qui déjoue le biais cognitif d’une illusion de reconnaissance altérée de soi en un autre, ou d’un autre en ce qui l’attachait à soi. L’utilisation du verre de sécurité et ses multiples transformations participent d’une polyphonie sémantique ; le matériau ne protège que ceux qui jouissent déjà des outils de production, ne donne à voir qu’à ceux qui se placent du « bon côté ». Or, c’est précisément par l’arrachement à ce monde trouble que Charisse Pearlina Weston parvient à extirper ce qui se meut encore dans une version « vivante » et non connectée de sa conscience.
Et l’essentiel, ici, réside dans la perception altérée d’une réalité matérialisée par un verre qui sépare plus qu’il ne protège, une détérioration de l’harmonie des constructions et des rapports humains, intériorisée et rendue systémique dans le regard de ceux qui subissent une oppression en raison des qualités mêmes de leur corps. Là perdurent, à la manière d’une persistance rétinienne, les stigmates d’un regard condamné à se détourner, à puiser dans les anfractuosités du sol, dans les découpes d’horizontales de bâtiments anonymes, les ancres auxquelles s’amarrer pour contrer la dynamique de provocation portée par le regard d’autres, prêts à exercer leur domination. Chaque biais devient une victoire, la reconstruction par la pression déformante (là encore le squeeze du titre) d’un élément qui, à défaut d’être certain, impose sa singularité dans le paysage. Redoublée par les préfixes « mis / mé » qui en imposent une dérive, l’ambiguïté de l’inflexion rajoute un vertige viscéral ; même en reconnaissant la prégnance d’une distorsion de la réalité, ses victimes (et les autres) s’abîment dans le piège d’une acceptation, d’une adaptation de leur désir à cet empire de sable.
Et font peser, derrière la si désirable beauté des constructions de l’artiste, cette menace qui impose une remise en question fondamentale. La dureté, la violence de nos représentations comme de celles qui sont imposées, bien réelles, reposent sur des fondations à leur mesure, trahissant une fragilité et une inconsistance confondues, dans leur délire sécuritaire, dans leur désir de salut : protection et enfermement. Protection de soi et enfermement des autres, protection des autres et enfermement de soi ; un adage dont la circularité reflète, si on ne la brise pas, l’avènement tragique de l’autodestruction.
Charisse Pearlina Weston, mis-/mé- (squeeze), exposition à la Jack Shainman Gallery, 513 West 20th Street, New York du 30 octobre au 20 décembre 2025 En savoir plus