Irene Abello — En questions
D’un équilibre et d’une cohérence remarquables, l’exposition d’Irene Aballo, née en 1995, dans la Project Room du Plateau déploie ses positions et ses doutes, ses faits et leur cohorte de fantasmes en un vivarium éthéré où l’attention et la meticulosité s’hybrident pour laisser place à un parcours pù l’énigme se fait sensible.
Quel a été votre parcours jusqu’ici ?
Irene Aballo : Je suis née à Bogotá, en Colombie, en 1995 et je vis à Paris depuis 2013. J’ai été diplômée de l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris en 2021. Je travaille aux Ateliers Wonder, à Bobigny.
Comment définiriez-vous votre pratique ?
Ma pratique s’articule principalement autour de la sculpture et de l’installation, mais aussi de la vidéo et la performance. Je m’intéresse à ce qui est mouvant, fugace ou difficile à saisir : les métamorphoses de l’eau, de l’air, de la lumière ou du feu, sont des matières à part entière dans mon travail. Je les mets en relation avec des éléments que je cueille et que je collectionne, comme des fragments ou des débris. À l’heure où les dérèglements climatiques bouleversent notre monde, je cherche moins à représenter la catastrophe qu’à explorer les signes plus subtils d’une nature saturée par les excès de notre système. Je m’ancre dans le présent, en mettant l’attention sur ce qui est délaissé ou oublié. Mon travail se déploie de manière intuitive. Je considère la vie quotidienne comme faisant partie de ma pratique ; je me nourris de ce qui m’entoure. Pour moi, l’attention et la lenteur sont des actes politiques, notamment dans un contexte où tout doit aller vite, je travaille plutôt par soustraction.
S’agit-il pour vous de vous inscrire en rupture avec une histoire ou dans la continuation d’une tradition ?
Je ne me situe ni dans la rupture ni dans la continuité stricte. J’emprunte des éléments à un vocabulaire formel minimaliste et j’y introduis des éléments qui le déplacent : des strass, des perles de résine, des gouttes artificielles, des suites numériques. Je travaille aussi bien avec des matériaux naturels que ceux issus de l’atelier, du laboratoire ou de l’outillage, des images de mes archives personnelles ainsi que des éléments prélevés dans le flot ininterrompu d’images qui nous entourent pour les sortir de leur contexte original. Je préfère donc parler de déplacement plutôt que de rupture.
Des figures de la création ou de la pensée continuent-elles de vous nourrir ?
Le Minimalisme et l’Arte Povera sont des mouvements qui ont nourri mon travail dans un premier temps. J’alimente également ma pratique avec la littérature et je porte un intérêt particulier aux autrices latino-américaines. Je lis principalement des romans auxquels j’emprunte parfois des titres pour mes pièces . Il y a notamment les écrits de Mariana Matija, Wendy Delorme, mais aussi d’Anna Lowenhaupt ou Starhawk.
Quel impact cherchez-vous à provoquer sur le spectateur ?
Je souhaite inviter les personnes dans un espace de perception flottant, où apparition et effacement, visibilité et invisibilité se répondent constamment. Mon travail est plutôt silencieux et invite à prendre le temps, à observer les détails, à lire entre les lignes.
Donnez-vous toutes les clés de compréhension ou ménagez-vous des zones d’indétermination dans votre œuvre ?
Je ménage volontairement des zones d’indétermination. La brume, qui est l’un des mots du titre de l’exposition Avaler la brume et disparaître, est à la fois physique et métaphorique. Elle trouble la vision, brouille les contours et rend le monde incertain. Je donne quelques repères, mais je laisse chacun éprouver ce flou. Les images imprimées sur des voiles translucides, les sculptures suspendues qui évoquent des instruments sans fonction précise, tout cela reste ouvert à l’interprétation.
Souhaitez-vous représenter l’image d’un autre monde possible ou nous encourager à nous représenter le nôtre de manière nouvelle ?
Plutôt la seconde option. Je ne cherche pas à dessiner un monde alternatif ni à représenter l’effondrement, mais à nous rendre sensibles à un monde dont les contours sont instables, où les phénomènes apparaissent, se transforment et s’évanouissent. Il s’agit de regarder autrement ce qui est déjà là, dans le détail d’une transformation presque imperceptible, et d’y lire les grands bouleversements de notre monde. Il s’agit plus d’une question ouverte.
Pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’exposition que vous présentez dans la Project Room du Plateau ?
Avaler la brume et disparaître, curatée par Maëlle Dault, se déploie comme une installation, pensée comme un espace de perception flottant. Le titre condense l’expérience que je propose. Avaler la brume, c’est accepter de perdre ses repères pour éprouver autrement les symptômes de notre époque. Quant à « disparaître », il s’agit aussi bien de l’effacement des formes dans le brouillard que du caractère fugace des phénomènes atmosphériques que je prélève. L’exposition s’organise autour de trois photographies imprimées sur des voiles translucides issues d’un corpus d’images colectionées qui forment un répertoire de phénomènes instables. Autour d’elles, les sculptures suspendues, composées d’éléments de l’atelier ou du laboratoire évoquent d’hypothétiques instruments de mesure. Deux sculptures en bois se présentent comme des débris d’un autre temps et mettent en tension le bois et des matériaux comme des strass qui évoquent la rosée ou la sève et des épingles plantées dans les trous creusés par des insectes. Plus qu’une représentation de la catastrophe, j’ai voulu déplacer le regard vers des manifestations plus diffuses d’un monde instable.
Quels projets pour les mois à venir ?
Je fais actuellement partie de l’Atelier des savoirs partagés, un programme de Tropical Papers, soutenu par la Fondation Daniel et Nina Carasso. Mon travail est également visible à La Maison Populaire à Montreuil jusqu’au 12 décembre, dans le cadre de l’exposition collective S’engager, dernier volet du cycle Amitiés, amours, affinités, curatée par Fanny Testas et Line Gigs. Je serai en résidence à Mexico de novembre à décembre 2026 et je participe à une exposition collective à Julio artist Run Space courant décembre et en parallèle à une autre exposition à la galerie Guadalajara 90210, au sein du projet Cartografias Tentaculares qui s’inscrit dans l’agenda de « Gran Fiesta », le programme officiel des célébrations du bicentenaire des relations diplomatiques franco-mexicaines, orchestré par l’Institut Français d’Amérique Latine (IFAL) à Mexico.