Kathia St. Hilaire — Galerie Perrotin
Troublante et profondément travaillée par le trouble, l’œuvre de la jeune artiste américaine Kathia St. Hilaire, dont la galerie Perrotin présente la première exposition en France, déploie sa relecture d’une histoire biaisée en réinterprétant les images et récits de vies barrées par des formes d’oppression politique.
À rebours de la coercition physique et de l’enfermement mental infligés par les rémanences de la domination et la prégnance d’une dictature, le spiralisme entendait transmettre artistiquement le réel sans se laisser piéger par ses limites. Intention performative et déterminée d’une rupture avec toute forme d’enfermement, le courant théorisé par l’écrivain haïtien Frankétienne courbait la platitude d’un horizon en une torsion circulaire et continue qui structurait le fil plastique de ses narrations. Ancrée dans cette conception politique et poétique, l’œuvre de Kathia St. Hilaire transporte à la peinture cette chronologie affective et affectée d’une conjonction d’histoires que la sensibilité, plus que la temporalité, gémellise.
Condamnées à se mouvoir dans ces cercles techniquement passionnants, les figures naïves de l’artiste renvoient à la tragique impuissance du corps face aux machines politiques déployées à la surface du globe, abordant en quelque sorte le présent sans se soustraire à sa part d’infinité potentielle, son extension temporelle comme spatiale. Entre mise en scène de la destruction systémique des résistances et illustrations de délires singuliers dérivés d’un pouvoir absolu, l’exposition intitulée The Vocals of The Chaotic Burst parvient en effet à enserrer le spectateur au creux d’une polyphonie dont les cercles dessinent le sillon irrépressible autant qu’ils prolongent les échos déchirants.
D’une ambition et d’une efficacité redoutables, le parcours multiplie les techniques, les références et les processus narratifs pour faire naître les reliefs d’images d’histoire de l’art passées par le spectre d’une pensée consciente de leur portée édifiante. Léonard de Vinci, Édouard Manet, Cy Twombly, Pierre Bonnard résonnent ouvertement avec les fantômes de l’histoire et les esprits d’un folklore dont la réalité est tout aussi performative. Par strates, les œuvres de St. Hilaire découvrent leur complexité, abritant sous les couches de peinture un chœur de citations, de gestes et de pigments qui, visibles ou non, alimentent les lignes de force d’un tableau à la densité égale à sa monumentalité.
Pourtant, loin de céder au désir du spectaculaire et à l’efficacité séductrice d’une esthétique de la naïveté, son œuvre amorce bien plutôt les prémisses d’une construction patiente en opérant un double tissage. Unissant en une progression syncopée la gaze et le fil barbelé, elle offre un panorama proprement vertigineux du métier d’une artiste nourrie de peinture, de littérature, d’histoire et de science, capable de rejouer la tragédie circulaire d’un monde en train de se redécouvrir. Capable surtout d’assimiler et de rendre, dans sa machine créatrice, les fulgurances et les zones sombres d’une histoire de l’art qui, loin d’être aveugle aux enjeux de pouvoir, pourrait bien, par son détournement, constituer le socle d’une relecture plus sensible de ses sujets.
Et, redoublant cette dimension d’un voile qui, pareil à l’insaisissabilité de l’eau, accole à la perception la sensation d’un glissement possible, elle va jusqu’à faire sentir à tous ceux qui s’y mesurent la porosité essentielle qui les y lie.
Kathia St. Hilaire The Vocals of The Chaotic Burst, galerie Perrotin, 76 rue de Turenne, 75003 Paris, du 10 janvier au 07 mars 2026