Susana Pilar — Galleria Continua, Paris
À la Galleria Continua, Susana Pilar fait résonner en silence le cri de douleurs de générations de peuples, à travers les temps comme à travers l’espace, bafoués par des puissances dont ils ont été les victimes.
Intitulée Not Alone, l’exposition se déploie à la manière d’un périple rétrospectif et introspectif, amorcé dans la douleur par une scarification au creux du mur, dessinant une ligne chronologique douloureuse, annonciatrice de la dimension douloureuse de sa narration à venir. Une quinzaine d’œuvres et presque autant de médiums (performances, sculptures, vidéos, dessins, installations, photographies et peintures) se suivent et se nourrissent dans une marche claudicante, rythmée par les soubresauts d’enjeux de perpétuation dans le temps des hiérarchies de genre, des discriminations raciales, des migrations et des parcours singuliers au sein d’histoires multiples.
Un kaléidoscope d’inventions oscillant de la douceur de l’empathie à la violence du mimétisme des crimes, au sein duquel Susana Pilar fait se confondre complexité et frontalité dans une progression aussi fulgurante que passionnante. En effet, au gré de ses sentiments (de la révolte à la réparation, du témoignage à la réinvention), le corpus déploie une inventivité qui fait de chacune des pièces — dont plusieurs ont été conçues spécialement pour cette exposition — un point de contact entre les mémoires personnelles de l’artiste et l’histoire, transformant les espaces bigarrés de la galerie en une somme de miroirs déchirés d’expériences visuelles et affectives, de rituels et de gestes intimes, et de réflexions critiques.
Si le drame se répète, si la domination s’est répandue à l’échelle du monde, la tragédie n’a rien d’inéluctable. Susana Pilar développe ainsi, à mesure qu’elle pointe et rejoue les épisodes terribles de l’histoire, un inventaire de stratégies de résistance et une myriade de diversions de la peur pour penser une forme d’échappatoire et d’autonomie. Not Alone sonne comme un appel autant qu’un constat ; aucune victime n’est seule dans cette violence qui fait système, et aucun bafoué ne doit le rester.
L’artiste ménage alors ses effets et varie ses approches en proposant, au sein de chaque série, une perspective, un médium et une tonalité radicalement nouveaux, qui installent sa démarche dans une expérimentation et une performativité de son regard, terriblement consistantes. Exaltant ainsi la violence pour l’exorciser, son œuvre raconte sa vérité par l’image, par le son, par la parole comme par le mutisme. Elle l’extrait de sa singularité pour en penser un contrepoint généralisé.
Comme une analogie avec le corps, cette identité partagée qui nous sépare pourtant tous, que Pilar parvient à placer sans cesse au centre de la réflexion et de l’invention ; c’est à travers sa mise à l’épreuve, à travers les stigmates de ce qu’elle a vécu, qu’elle élabore un art du récit, par la chair, de dominations dont l’héritage n’est toujours pas liquidé. Par sa performance, par sa mise en scène, elle réinvente sans cesse la transmission des récits, ceux qui l’ont construite comme ceux qu’elle tisse depuis près de quinze ans.
Belle parce qu’âpre et imperméable à toute logique systémique, riche surtout d’un cheminement qui ne perd jamais sa sincérité, sa démarche vibre précisément de sa fragilité, de la force de réparation des blessures qu’elle vient panser, et rappelle, dans sa résistance, que la mémoire, lorsqu’elle est partagée, est aussi un outil de réparation.
Susana Pilar, Not Alone — Galleria Continua, Paris, Le Marais, du 16 janvier au 10 mars 2026, 87 rue du Temple, 75003 Paris