Amie Barouh, Chloé Quenum, L’argument du rêve — Fondation d’entreprise Pernod Ricard
À la fondation Ricard, Amie Barouh et Chloé Quenum jouent avec l’écume des rêves, à la lisière des souvenirs, et déploient leurs installations éthérées, aussi différentes qu’étrangement complémentaires. Sous le commissariat d’Élodie Royer, L’argument du rêve explore la réalité du songe comme expérience vécue et contenu de sens capable de relier, dans la fragmentation du monde, des sensibilités diverses.
Le réel s’y heurte à la fantaisie, voire à l’aberration, détournant les images des autres, les formes des autres pour en penser de nouvelles. Amie Barouh superpose à des images archivées par la créatrice Gim Furtuna ses propres captations, tissant un ensemble de strates mouvantes analogue à l’épaisseur fragmentaire des rêves. Chloé Quenum, elle, déploie un bestiaire délicieusement étrange, où les cultures intégrant la plasticité du rêve à leur système de normalisation et l’intelligence artificielle se croisent, où l’esthétique traditionnelle, l’apparence artisanale se confrontent à la technologie pour habiter à nouveaux frais un espace devenu antre de visions alternatives de la réalité. La mise en espace d’aphorismes du penseur Mohamed Amer Meziane, érigeant sa réflexion sur une contradiction fondamentale analogue à celle de l’état de rêve, une « anthropologie métaphysique » assumant d’emblée l’intangibilité d’un examen de la condition humaine, finit d’opérer la variation de l’exposition autour d’une réflexion engagée sur une voie empruntant aux rêves leur singularité essentielle.
L’urgence intérieure devient le moteur essentiel de ces créations ; de la fougue du dessin des réjouissants storyboards du rêve de Barouh, qui se traversent plus qu’ils ne se lisent, à la frontalité de l’impression de formules de Mohamed Amer Meziane, où les mots, plus encore que les lettres, constituent le motif et frappent sur papier brillant, jusqu’à la démultiplication des supports et des techniques de Chloé Quenum, où les titres et les formes déploient une cartographie de ses recherches mais inventent surtout un vocabulaire sentimental de transparences et d’influences dont on goûte, à chaque seconde, l’inspiration.
Lumières diffuses, pulsations sonores, surfaces réfléchissantes ou mates composent une atmosphère où la perception précède l’interprétation. En trompe-l’œil, la fenêtre sur quais (si identifiable au lieu d’exposition) se voit tronquée par un insert vidéo et redoublée dans l’espace. Dans cette circulation, les œuvres instaurent une forme de syntaxe flottante, une organisation des sensations où chaque élément agit comme un signe sans code préétabli. À la manière des rêves, qui articulent images et affects sans jamais fixer leur logique dans un vocabulaire stable, le parcours compose ainsi une grammaire sans langage, faite d’échos, de glissements et de correspondances fugitives, où le sens surgit moins de l’explication que de leur agencement.
Dès lors, l’expérience subjective devient la modalité d’un apprentissage non plus de contenu de sens mais d’acceptation de l’impossibilité de sa contention. Passant ainsi de l’angoisse d’une surabondance à la quiétude du laisser-aller auquel elle enjoint, l’exposition transforme l’énergie spontanée en une réflexion sereine, opposant sa capacité à faire naître l’idée plutôt que de prétendre refléter l’Idée (au sens platonicien du terme).
Elle affirme surtout sa belle cohérence malgré la diversité radicale de ses médiums, parvenant à articuler la proximité d’univers mentaux de deux artistes passionnantes dans leur singularité tout en perturbant même la nature de l’unisson. Il n’est pas d’éloignement géographique, de distance temporelle que le moment suspendu d’un sommeil ne saurait effacer. Il n’est donc rien d’humain que la possibilité d’un rêve ne saurait accueillir.
Amie Barouh, Chloé Quenum, L’argument du rêve, du 17 février au 18 avril 2026, Fondation d’entreprise Pernod Ricard, 1, cours Paul Ricard, 75008 Paris — Du mardi au samedi, de 11h à 19h, nocturne mercredi jusqu’à 21h