Ariana Papademetropoulos — Galerie Thaddaeus Ropac, Paris
Chez Thaddaeus Ropac, Ariana Papademetropoulos présente, pour sa première exposition à Paris, une plongée tout en retenue au cœur d’un imaginaire bouillonnant où les symboles se superposent au savoir, où la technique sert l’émotion d’un imaginaire capable d’apprivoiser la fantaisie du chaos des sentiments, et passe avec une subtilité inattendue du romantisme new age à une métaphore en retenue de l’absurdité de nos conditions, de la complexité baroque de nos canaux de communication.
Empruntant aux vocabulaires du surréalisme, du symbolisme et d’une certaine forme de romantisme, Ariana Papademetropoulos, née en 1990 et formée en Californie, développe depuis une dizaine d’années une œuvre sentimentale ancrée dans son époque et ses codes de communication, familière et parallèle au déferlement d’images et d’attitudes nées sur les réseaux sociaux.
Inséparable de sa propre image, qu’elle prête volontiers à des portraits de ses œuvres qui se confondent aux décors de ses poses, l’artiste n’en développe pas moins un travail terriblement technique qui joue précisément des frontières entre la réalité et le fantasme, entre la représentation et ce grésillement faisant basculer le réel dans un hyperespace qui le dédouble. Dès lors, chacun de ses projets se charge, volontairement ou non, d’une double dimension de communication où l’artiste déplie, par sa présence (et son absence), les angles d’une lecture performative.
Bien plus complexe et déroutant qu’il ne pourrait le laisser croire, ce parcours intitulé Glass Slipper offre, à l’image des ambiguïtés qui peuvent habiter sa réception, un équilibre tendu entre plaisir des formes et remise en cause des fantasmes, le tout en mettant précisément à distance la part de séduction charnelle de ses représentations, à l’exception du dernier tableau. Dès l’entrée, comme l’antichambre d’un gala d’émotions à venir, deux toiles saisissantes de simplicité et de technique présentent des robes sur cintre sous plastique, deux faces surannées d’un même fantasme ; la robe de la femme et la robe de la maîtresse.
Le prêt-à-porter ne se prête ici à rien du tout et nous laisse doublement nus face à l’installation qui suit. Rêve absolu de la mise en scène de soi sur les réseaux, le très élégant aquarium géant qui trône au milieu de la pièce se révèle difficilement praticable, forçant à la contorsion, invitant à porter un casque filaire massif qui n’arrange pas les affaires des amateurs de selfies en exposition. La peinture sert de signes et vient donner corps à une narration habitée, une fiction inspirante qui laisse ouvertes les interprétations.
À rebours de ce que l’on aurait pu attendre de cette mise en scène presque trop léchée, l’expérience se vit seul, ne s’éprouve que dans la coupure au monde, une fois abandonnée toute considération de sa propre image dans ce couchage acrobatique emmêlant nos propres vêtements dans des plis inattendus. Derrière donc le clinquant choc d’une esthétique maîtrisée et presque glaçante opérant la jonction entre l’inoffensive plasticité des désirs publicitaires et le vertige de vacuité d’une existence qui s’y limite, Ariana Papademetropoulos rend tangible la terrible solitude de nos conditions de rêveurs, prisonniers de la beauté du fantasme, cernés par un monde extérieur duquel se protéger.
Une métaphore qui se poursuit dans l’installation à l’étage : trois cabines téléphoniques aux combinés vintage dont le design, tirant lui vers le romantisme kitsch, poursuit l’ironie d’un isolement au creux de l’intimité d’une autre — celle de l’artiste, dont on entend l’analyse par une diseuse de bonne aventure. Discours et maniérisme esthétique a priori assez dispensables en eux-mêmes, si ce n’était la confrontation directe organisée avec des toiles représentant un four à micro-ondes en combustion.
Elles aussi particulièrement belles et floquées d’une flamme quasi organique, elles tendent surtout un miroir d’incertitude à la litanie d’images et de symboles éculés de la voix dans le combiné. Pour la plupart d’entre nous, le mystère pourrait être aussi épais entre la physique de la matière à l’œuvre dans le processus de bouleversement des particules du four à micro-ondes et le voyage des sentiments à travers l’immatérialité du fantasme d’en rationaliser l’incongruité. Voilà donc le visiteur renvoyé à ses études et à la responsabilité de lire le monde qui l’entoure avec les armes du savoir.
À défaut, l’on ne pourra qu’être spectateur de cette incertitude partagée entre deux mondes, du quantique et du psychique, et voir dans la fumée du dernier tableau ce chaos qui est notre âme. Ainsi, le chausson de verre du titre, Glass Slipper est à prendre au pied de la lettre et se mue en un verre glissant qui nous projette du charme feint à la fragilité contondante de toute existence prête à se dévoiler, à s’exposer.
Ariana Papademetropoulos, Glass Slipper, 07.03 — 11.04.2026, galerie Thaddaeus Ropac, Paris Marais, 7, rue Debelleyme, 75003 Paris