Biennale du Whitney 2026, Whitney Museum of American Art, New York
En s’appuyant sur une réflexion stimulante autour de la puissance générative de l’art et sa capacité à créer des éléments d’un ordre nouveau, la Biennale du Whitney 2026 présente une édition actant la déhiérarchisation d’un ordre de valeurs dont l’histoire contemporaine étale chaque jour l’indéniable fragilité. Nous vous proposons un focus sur des figures majeures de cette exposition qui s’annonce essentielle.
La sélection, qui semblait assez hétéroclite sur le papier, ne l’est pas moins en images mais sa réunion force à se rendre à l’évidence ; ces choix sont les bons et la mise en espace risque d’être somptueuse, confrontant les générations (de la doyenne des artistes vivants, Carmen de Monteflores née en 1933 à Taina H. Cruz née en 1998) autant que les origines géographiques. Les œuvres embrassent tous les sens, les générations se bousculent avec des préoccupations et des affirmations esthétiques qui semblent avoir digéré soixante-dix ans d’invention pour forger, chacun à leur manière, une grammaire inédite et immédiatement lisible. Nous vous présentons une sélection d’artistes parmi les plus marquants et attendus de cette nouvelle édition.
Basel Abbas et Ruanne Abou-Rahme
Artistes palestiniens (tous deux nés en 1983) travaillant entre New York et la Palestine, Basel Abbas et Ruanne Abou-Rahme développent une pratique mêlant vidéo, texte, son et performance pour interroger l’effacement colonial, l’exil et la résistance. Leur œuvre explore ce qu’ils nomment « becoming the negative », c’est-à-dire transformer une condition d’invisibilisation en espace de puissance critique. « We are the negative unbound », affirment-ils, revendiquant un art qui refuse la capture et les cadres imposés. À travers des installations immersives où l’image se fragmente, où le violet inverse les perceptions et où le son traverse symboliquement les murs, ils déplacent la notion de témoignage vers une prise de position active. Leur travail répond à un « appel » venu de leur communauté, amplifiant des voix menacées d’effacement. Entre mémoire des prisonniers, chants, écrits et relation sensible à la terre palestinienne, ils conçoivent chaque projet comme un acte collectif, un geste de résistance poétique et politique inscrit dans une lutte globale contre les systèmes d’oppression.
Kelly Akashi
Née en 1983 à Los Angeles, où elle vit et travaille, Kelly Akashi développe une pratique sculpturale qui interroge le temps, la mémoire et la mortalité à travers des matériaux aussi chargés symboliquement que le verre, le bronze, la pierre ou la cire. Formée à la photographie avant de se tourner vers la tridimensionnalité, elle cherche à inscrire l’image dans l’espace vécu et dans la durée. La spirale, apparue très tôt dans son travail, est devenue un modèle conceptuel central : « The spiral as a model has helped me materialize abstract concepts like time », affirme-t-elle. Cette forme lui permet de penser un temps non linéaire, fait de retours, de transformations et d’entrelacs. Akashi engage un dialogue attentif avec la matière, acceptant de perdre le contrôle pour laisser advenir l’imprévu. Ses moulages répétés de ses mains — en cire, en bronze ou en verre — constituent un index sensible des changements de son corps, une archive intime confrontée à l’érosion du temps. En élargissant sa réflexion au temps géologique, aux pierres et aux arbres témoins de l’histoire, elle relie l’expérience personnelle à des temporalités plus vastes. Ses œuvres, souvent qualifiées de « monuments intimes », articulent fragilité et résistance, présence et disparition, dans une méditation profonde sur ce qui persiste.
Kamrooz Aram
La pratique de Kamrooz Aram (Iran, 1978) interroge les frontières entre ornement, décoration et contenu. Il réhabilite l’ornement, souvent dévalorisé par l’histoire de l’art occidental, en en faisant un langage formel et politique. Ses toiles, construites par superposition, effacement et reconstruction, révèlent la mémoire des gestes et des temps, transformant chaque peinture en palimpseste vivant. Le quadrillage, qu’il considère comme la racine de l’ornement, structure ses compositions, mais s’y dissout en arabesques et courbes, défiant la rigidité moderniste. Ses collages et installations, inspirés par l’architecture et les musées, questionnent la neutralité des espaces d’exposition et la hiérarchie entre art et artisanat. Si Kamrooz Aram revendique une abstraction ancrée dans l’histoire, la culture et l’émotion, refusant l’idée d’un art apolitique, son travail, entre peinture, sculpture et design d’exposition, célèbre bien la trace des autres, l’hybridité et la résilience de la création face à l’oubli.
Ash Arder
Né·e en 1988 à Muscatawing (Flint, Michigan), Ash Arder vit et travaille à Waawiyatanong (Detroit). Son travail croise sculpture, installation, son et systèmes solaires pour interroger les liens entre énergie, mémoire familiale et héritage industriel. Issu·e d’une famille marquée par la Great Migration et le travail dans l’industrie automobile, Arder explore les tensions entre confort de la classe moyenne noire, histoire ouvrière et violences raciales et environnementales. L’énergie solaire, au cœur de sa pratique depuis une décennie, devient à la fois outil technique et geste symbolique : une manière d’honorer les ressources finies et de rassembler des communautés humaines et non humaines. Des œuvres comme Consumables ou Broadcast articulent agriculture, musique noire américaine et technologies DIY, faisant du son, des graines ou du réfrigérateur solaire des microcosmes politiques. Entre jardin, archive et piste de danse, Arder conçoit l’art comme un espace d’activation collective, où l’objet devient catalyseur de mémoire, de soin et de transformation.
Teresa Baker
D’ascendance mandan et hidatsa, Teresa Baker, née en 1985 a grandi entre le Dakota du Nord, le Montana, le Nebraska et l’Oklahoma avant de s’installer à Los Angeles. Son travail explore les liens entre abstraction contemporaine et mémoire du paysage des Grandes Plaines. Après une décennie d’expérimentations, elle adopte l’AstroTurf comme support principal : un matériau industriel, non précieux, qui lui permet de « dessiner » directement dans la matière par la découpe, l’ajout de laine, de cuir ou d’écorce. Ses œuvres, à la frontière de la peinture et de la sculpture, compressent l’espace tridimensionnel dans le plan. L’usage d’un matériau considéré comme ordinaire affirme une liberté formelle et une physicalité assumée. Sans recourir à un symbolisme explicite, Baker fait dialoguer son héritage autochtone — perceptible dans certaines géométries et dans l’attention portée à l’espace négatif — avec l’histoire de l’abstraction occidentale. Son travail ouvre ainsi un espace où identité, territoire et langage formel coexistent sans se réduire l’un à l’autre.
Sula Bermudez-Silverman
Née en 1990 à Los Angeles, où elle vit et travaille, Sula Bermudez-Silverman développe une pratique sculpturale qui explore les mémoires enfouies des objets et les circulations invisibles de l’histoire. À travers le verre soufflé, le sucre, le sel ou le métal, elle met en tension beauté formelle et charge symbolique, révélant les strates politiques et affectives contenues dans les artefacts du quotidien. Ses œuvres juxtaposent matériaux fragiles et dispositifs industriels — pièges, cisailles, moules, architectures domestiques — pour interroger les mécanismes de pouvoir, de défense et de camouflage. La maison, motif récurrent, devient un espace de condensation entre mémoire intime et catastrophe collective, notamment après l’incendie d’Altadena qui a marqué son histoire familiale. En exposant les processus de fabrication et les généalogies matérielles, Bermudez-Silverman fait émerger un inconscient à la fois personnel et géopolitique. Son travail, à la fois séduisant et inquiétant, agit comme un révélateur : il transforme l’objet en symbole mouvant, capable de relier extraction, consommation et désir dans une même constellation critique.
Zach Blas
Zach Blas (1981, Etats-Unis) est artiste et théoricien des médias. Il vit et travaille entre Londres et les États-Unis. Formé en arts visuels et en culture numérique, il est également professeur — il a notamment enseigné à l’University of California, San Diego, puis au Royal College of Art à Londres. Sa pratique se situe au croisement de l’art contemporain, de la philosophie et des technologies. Blas s’intéresse aux dispositifs de surveillance, à l’intelligence artificielle et aux régimes de reconnaissance faciale, qu’il analyse à travers les prismes du queer theory et des études critiques de la race. Son projet emblématique Facial Weaponization Suite (2011–14) proposait des masques collectifs aux formes abstraites, conçus pour échapper aux algorithmes biométriques — transformant la désobéissance technologique en geste sculptural et performatif. Ses installations vidéo et environnements immersifs mobilisent souvent science-fiction, mythologie et spéculation politique pour imaginer des futurs alternatifs. Plutôt que de critiquer la technologie de l’extérieur, Blas en infiltre les logiques pour en révéler les biais idéologiques. Son travail affirme ainsi une position critique face au solutionnisme technologique et propose des formes d’opacité, de solidarité et de résistance collective à l’ère algorithmique.
Leo Castañeda
Artiste à la croisée du surréalisme, du jeu vidéo et de l’installation, Leo Castañeda développe des mondes hybrides où peinture, technologie et narration fusionnent. Nourri par l’héritage de sa grand-mère, la peintre Maria Thereza Negreiros, et par l’influence de Roberto Matta, il conçoit des univers où la gravité et la matière deviennent instables, à l’image des igapós amazoniens. Son projet au long cours, Camoflux: Levels and Bosses, transforme dessins et toiles en paysages interactifs, invitant le public à explorer des écosystèmes sensibles. À travers le concept d’« exponential reciprocity », il imagine un monde où chaque action façonne l’avenir : « So if you’re kind to the landscape and calmly address its needs, then the boss cares for you and lets you pass through. But if you’re destructive… the boss throws the entire landscape towards you. » Entre musées et conférences gaming, Castañeda fait du jeu vidéo un médium critique pour penser notre relation à l’environnement, à l’IA et aux structures de pouvoir contemporaines.
Taina H. Cruz
Pur produit du bouillonnement culturel new yorkais Taina H. Cruz (1998, Porto-Rico) joue sur les échelles pour inventer des théâtres de vie où les cinq sens sont sollicités en permanence. Nourrie de culture populaire, d’échanges et d’immédiateté d’une expression artistique en prise avec l’espace public, elle multiplie les expériences plastiques en faisant du jeu le moteur d’une création explosive, curieuse et attentive aux autres. L’image, la communication glissent à travers ses œuvres de la séduction à l’excès, distordant le réel vers son pan le plus grotesque. Dans ses œuvres, très frontales et joyeusement monumentales se télescopent son héritage culturel imprégné de traditions afro caribéennes, son goût pour la technologie et son désir de faire vivre la possibilité d’histoires aussi intenses que celle qui rythment les jeux de l’enfance.
Maia Chao
Maia Chao développe une pratique à la croisée de la performance, de la vidéo et de la collaboration sociale. Née en 1991 à Providence et basée à Philadelphie, elle interroge les contradictions morales des institutions contemporaines — musées, hôpitaux, bureaucraties — et les affects diffus qu’elles produisent. Son travail explore ce qu’elle nomme un état de « moral injury », cette blessure éthique liée à la participation forcée à des systèmes d’oppression. Oscillant entre sens et absurdité, elle met en scène des situations de suspension et d’anticlimax, où la répétition devient un outil critique. Pour elle, l’œuvre est un espace d’expérimentation collective : « I like the idea of an artwork as a space to rehearse different ways of being. » La répétition, le chœur et la collaboration deviennent alors des modes de résistance sensibles, capables de « hold open the future without delivering it », maintenant ouverte la possibilité d’un autrement.
Carmen de Monteflores
Carmen de Monteflores, née en 1933 à San Juan et installée à Berkeley, développe dans les années 1960 une peinture audacieuse à la croisée du Pop Art, du minimalisme et du féminisme naissant. Formée entre Porto Rico, Paris et New York, elle affirme très tôt son goût pour les aplats vibrants et les formats monumentaux. Ses « shape paintings », aux silhouettes découpées et sensuelles, explorent le corps féminin, le désir et l’identité. « I have a natural inclination toward clear shapes and unmixed colors », écrit-elle au début des années 1960, revendiquant une esthétique franche et colorée, affranchie des modèles européens. Installée à Berkeley en pleine contre-culture, elle libère sa palette et engage son œuvre dans les luttes féministes. Malgré une production intense, le manque de soutien institutionnel la conduit à interrompre la peinture en 1969, laissant une œuvre puissante et longtemps méconnue.
Ali Eyal
Ali Eyal, né à Bagdad et aujourd’hui installé à Los Angeles, se définit avant tout comme conteur : « I’m a storyteller. I feel like I have a book with me, an open book… ». Son œuvre, nourrie par l’exil et la mémoire de la guerre en Irak, mêle peinture, dessin, texte et installation. Enfant, il découvre le dessin dans un contexte de propagande, avant de trouver dans l’art un espace de survie et de résistance. La peinture l’a protégé, parfois littéralement, aux checkpoints de Bagdad. Ses grandes toiles, peuplées de têtes flottantes, de figures mythiques et de scènes intimes, transforment le traumatisme en fable visuelle. Installé à Los Angeles, il adopte des formats monumentaux et une palette lumineuse héritée de Disney, traversée d’ombres crépusculaires. « Every head is like a universe of its own », dit-il : chaque visage ouvre un monde invisible, entre mémoire personnelle et histoire collective.
Emilie Louise Gossiaux
Née à La Nouvelle-Orléans et vivant à New York, Emilie Louise Gossiaux développe une œuvre sculpturale et graphique profondément intime, où humains et animaux partagent un même espace d’égalité. Au cœur de son travail, sa chienne London devient partenaire, guide et figure relationnelle mouvante. En brouillant les hiérarchies entre espèces, l’artiste interroge la notion d’autonomie, de soin et de pouvoir. « It’s really about asking viewers to recognize that there’s something powerful in an animal’s agency », affirme-t-elle. Ses sculptures où la laisse change de sens et la canne blanche devient mât rituel déplacent les symboles d’autorité vers un territoire poétique et politique. Entre mémoire visuelle, toucher et imaginaire, Gossiaux crée un « third space », un lieu d’émancipation où la vulnérabilité devient force et où l’amour redéfinit les structures du monde.
Raven Halfmoon
Née en 1991 à Oklahoma City et membre de la Caddo Nation, Raven Halfmoon crée des sculptures monumentales en céramique qui puisent dans l’histoire millénaire de l’argile caddo. Formée à l’anthropologie et à l’art, elle façonne à la main des figures puissantes aux surfaces marquées d’empreintes visibles, revendiquant une esthétique d’urgence et de présence. « I think of my sculptures as my family, my statements », affirme-t-elle. Ses œuvres, souvent des femmes aux multiples visages, incarnent la mémoire générationnelle, la résilience et la guérison. Avec des pièces comme Flagbearer, haute de près de quatorze pieds, Halfmoon érige de nouveaux monuments dédiés aux femmes autochtones, investissant l’espace muséal d’une force spirituelle. Entre noir profond, rouge incandescent et blanc tranché, sa palette évoque autant la tradition caddo que son expérience contemporaine en Oklahoma.
Akira Ikezoe
Akira Ikezoe développe une peinture minutieuse où systèmes naturels et associations visuelles se déploient en cycles continus. Né à Kochi, formé à Tama Art University en estampe, il transpose dans la peinture une méthode par strates : il applique de fines couches d’huile qu’il retire ensuite au solvant pour faire émerger figures et récits. Installé à New York depuis 2010, il s’interroge sur notre rapport à la nature après Fukushima et sur les logiques circulaires qui régissent le vivant. « When I find that the starting point and ending point meet, I feel—wow! », confie-t-il. Dans ses compositions inspirées de diagrammes — centrales nucléaires, cycles énergétiques, systèmes météorologiques — l’humain n’est pas héros mais composant d’un ensemble. En aplatissant le temps et les hiérarchies, Ikezoe imagine des mondes où graines, éoliennes et astres coexistent dans un équilibre à réinventer.
Mao Ishikawa
Née en 1953 à Okinawa sous administration américaine, Mao Ishikawa développe depuis les années 1970 une œuvre photographique profondément ancrée dans l’histoire et les contradictions de son île. En immersion au long cours auprès de ses sujets — soldats afro-américains, hôtesses de bars proches des bases, familles marginalisées — elle construit une relation intime qui renverse le rapport entre photographe et photographié. Sa série Red Flower (Akabanaa) révèle la complexité des liens entre femmes okinawaïennes et militaires américains, au cœur d’un territoire marqué par l’occupation et la contestation. Refusant l’étiquette d’activiste, elle interroge la tension entre destin individuel et forces collectives. À travers chaque visage, Ishikawa donne corps à une histoire politique vécue à hauteur d’être humain.
kekahi wahi
Sancia Miala Shiba Nash et Drew K. Broderick forment le duo artistique kekahi wahi, fondé en 2020 à Honolulu et Kona, O’ahu. Leur pratique explore l’histoire hawaïenne, la mémoire coloniale et les récits contemporains à travers la vidéo, le son et la performance, mêlant humour, irrévérence et expérimentation. Comme le soulignent eux-mêmes dans leur interview : « we try to remain mindful of these earlier documentary efforts while also disrupting the filmmaking conventions that we have inherited ». Leurs œuvres, telles que 20-minute workout WIP (2023), revisitent des lieux historiques et célèbrent des histoires de résistance queer et culturelle, tout en imaginant des futurs réparateurs. En combinant engagement politique et esthétique ludique, kekahi wahi réinvente les récits hawaïens avec une énergie joyeuse, campy et parfois volontairement gênante, tout en honorant les générations passées et les récits officiels qu’ils ont hérités.
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Precious Okoyomon dont nous vous parlions il y a peu ici