Ruoxi Jin — Interview
Rendre les légendes possibles et les histoires personnelles d’autant plus belles qu’elles sont impossibles est une constante chez la jeune artiste Ruoxi Jin qui invente, pour chacun de ses projets, une forme nouvelle de création.
Comment en êtes-vous arrivée à l’art et quel a été votre parcours jusqu’ici ?
Ruoxi Jin : J’avais l’impression de ressentir une urgence d’exprimer, et que cette urgence me poussait à faire de l’art. Mais ce n’est que récemment que je me suis rendu compte qu’être artiste était simplement une forme provisoire de vie que les causes et les conditions ont fait éclore à travers moi. Cette arrivée à l’art est aussi banale que d’autres chemins. J’avais rêvé d’être entomologiste, cuisinière, musicienne, romancière, danseuse — et peut-être que tout cela aurait pu être mon parcours dans une autre vie.
Comment définiriez-vous votre pratique ?
Si j’essaie de donner une définition de ma pratique, elle m’échappera la seconde d’après. Ce dont je suis plus sûre, c’est que je souhaite créer des liens avec les gens et partager une expérience. J’espère pouvoir ouvrir des espaces où les hasards relationnels peuvent se cultiver jusqu’au point d’engendrer de nouveaux récits et situations. Souvent, cela se manifeste par des gestes d’assemblage.
Quel impact cherchez-vous à provoquer sur le spectateur ?
Un bon rire, parfois. Et aussi la curiosité de déchiffrer une petite énigme.
Donnez-vous toutes les clés de compréhension ou ménagez-vous des zones d’indétermination dans votre œuvre ?
Je préfère laisser un espace d’indétermination pour que les spectateurs puissent saisir et interpréter à leur manière. Et lorsque je donne des clés de compréhension, celles-ci servent à créer un décalage ou un trouble dans la compréhension.
Pouvez-vous nous dire quelques mots autour de l’exposition que vous présentez dans la Project Room du Plateau ?
L’exposition dans la Project Room est une micro-épreuve de ma vie. J’y ai investi beaucoup d’affect. C’est aussi une temporalité inédite pour moi, car j’ai pu travailler sur place pendant quatre semaines — un énorme cadeau de la part de la curatrice Maëlle Dault. C’est comme si j’avais déménagé à la Project Room : ma vie quotidienne a complètement changé de rythme. J’y ai vécu aux mêmes horaires que toute l’équipe, j’y ai déjeuné avec eux tous les jours. Quand je suis venue m’installer, le seul indice de l’exposition que j’allais développer était ma rencontre avec ma voisine d’atelier, une femme chinoise qui organise des mariages chinois à Paris, grâce à qui j’ai pu trouver des fleurs artificielles. Le titre de l’exposition, MA Félicité, est son nom. Les pièces sont venues petit à petit, nourries par mes expériences pendant ces quatre semaines, en parallèle du temps passé à la Project Room. Il y a eu des moments de belle surprise, par exemple lorsque j’ai découvert que le chauffage du FRAC faisait trembler les fausses fleurs accrochées au plafond. Une immense joie : la sensation que la pièce et l’espace se répondaient l’un l’autre.
Précisément, pouvez-vous nous parler des titres ?
Les titres des œuvres occupent une place très importante dans cette exposition. Ils fonctionnent comme des états relationnels d’affect qui portent une charge narrative. Si je les cite tous ensemble :
Malheureusement oui
Heureusement non
Message sec
Coup de fil
Say it in Crystals
… red flag, green flag, red flag …
Laisser couler
Tu prends tout personnellement
Pas encore sûr.e à propos de ce soir
Lac d’indifférence
L’ensemble crée une sorte de cartographie sentimentale. L’une de mes références est la Carte de Tendre, d’où vient le titre Lac d’indifférence.
La pratique de l’exposition a-t-elle modifié votre manière de travailler ?
Oui et non. Oui, car c’est un format différent d’un livre, d’un album, d’une sieste, d’une conférence, d’une méditation, d’un post Instagram… Mais en même temps, si je traite l’exposition comme un livre, un album, une sieste, une conférence, une méditation ou un post Instagram, cela ne modifie pas du tout ma manière de travailler finalement.
Parmi les artistes de votre génération, y a-t-il des démarches qui vous impressionnent ?
La démarche de mon médecin de famille, Nassim Sarni, m’impressionne. Il est psychiatre, artiste et auteur de bande dessinée. Nous collaborons sur plusieurs projets autour de l’art et de la psychiatrie. Il a initié et organise une résidence à la Pitié-Salpêtrière, au sein du département de psychiatrie.
Avez-vous des projets pour les mois à venir ?
Je suis en résidence à la Pitié-Salpêtrière, dans le département de psychiatrie, où je suis depuis l’année dernière plusieurs patients lors de leurs consultations avec un psychiatre. Je travaille actuellement sur une œuvre protocolaire sous la forme d’un jeu collectif, qui fera peut-être participer les soignants et les patients à la fin de ma résidence. J’aurai une exposition personnelle à la galerie CIBRIÁN de Saint-Sébastien en Espagne, fin mai 2026. J’aimerais expérimenter le son et la musique à cette occasion.