Aysha E Arar — La Ferme du Buisson, Noisiel
Entre sirène et femme-cri, l’autoportrait monumental qui ouvre l’exposition d’Aysha E Arar à la Ferme du Buisson fait résonner les hurlements de terreur et les grondements de résistance d’une femme engoncée dans une lutte qui embrasse, depuis son intimité, l’histoire.
Formée à la performance et arrivée à la peinture et au dessin presque à contre-courant, l’artiste palestinienne de Jaljulia Aysha E Arar née en 1993 déploie à travers les médiums une quête d’émancipation où la place du désir et du genre se conjuguent à l’évolution d’un territoire, sa mythologie et sa réalité politique. Avec Al Farisa (la cavalière), l’artiste met en scène son imaginaire peuplé de figures animales, de symboles et d’émotions en déroulant des bandes monumentales de tissu bardées de dessins spontanés et expressifs multipliant les angles narratifs et les rythmes.
L’artiste, qui lie essentiellement ses travaux à la musique et au chant qu’elle pratique en continu (dans et hors de l’exposition, comme une discipline et comme une respiration), offre dans son dessin une succession syncopée de sentiments et de narrations plutôt qu’une partition uniforme. À l’image de ses sentiments, des paradoxes de sa condition, confrontant la volonté de liberté et sa vie sous contrainte, le plaisir des images et le bestiaire codifié de traditions séculaires. Dans une sobriété qui confine au dénuement, le dessin d’Aysha E Arar rend compte de l’expérience du rêve et de la compassion, de l’invocation et de la volonté d’affirmer, par la métaphore, le désir d’exaucer sa liberté, de rêver, de composer, de s’indigner, d’aimer aussi.
Ancré dans un quotidien traversé par la guerre, travaillé par une histoire de lutte et de résistance, l’œuvre de cette artiste polymorphe s’accorde avec l’urgence des souffrances d’une population décimée et le temps éthéré des légendes et espoirs qui la cimentent. Les transcriptions fantasmées d’une liberté retrouvée, celle d’une population comme celle de la femme qu’elle est, succèdent à la retranscription frontale d’enfants affamés. Les mots eux-mêmes, glissés par effraction dans les compositions, tiennent lieu d’une expression imagée, refusant la formalisation par la langue d’une réalité dont l’horreur continue de voler la rationalité. L’espoir s’y projette à traits vifs, portés par la force de l’incantation.
Car c’est précisément sa vie qu’Aysha E Arar projette sur la toile, son quotidien qu’elle laisse infuser et perturber le trait. Et lorsqu’un dégât des eaux attaque l’une des toiles présentées, loin de le mettre au rebut, l’artiste fait le choix de conserver en l’état ; une leçon essentielle des deux faces de l’expression de l’art, le don et son abandon, le dessein intériorisé et sa postérité dans l’œil et les mains des autres. Tout alors est question d’émancipation, d’affirmation d’indépendance. La Palestine, à travers son drapeau, devient un personnage récurrent, figure familière et chimérique d’une félicité à venir.
En regard des toiles monumentales sont déployés des petits formats concentrés où les couleurs, les mots et les figures s’entremêlent en compositions organiques aux limites de l’abstraction. Enfin, un clip vidéo met en scène l’artiste en cavalière. Multipliant les registres avec une implication frontale, son œuvre fait de la spontanéité, de la charge symbolique et de l’émotion les moteurs inséparables d’une affirmation totale où le recul ne serait qu’une manière de ralentir la nécessité. Par la trace, par la marque, par son visage et la mise en scène assumée d’un soi transformé en personnage de cette mythologie qu’elle réinvente, Aysha E Arar s’empare de l’espace qui s’offre à elle autant qu’elle se l’invente, grillant la priorité à la bienséance et au beau geste pour leur opposer le sien ; immédiat, transporté par sa main, par son corps, dans l’espace d’une histoire qu’elle rend, dans tous les lieux qui l’accueillent, commune.
On plonge ainsi dans cette installation totale comme au cœur du métier d’un imaginaire sur lequel se tissent, en ordre dispersé, des épisodes de la pensée de l’artiste. Ainsi disposées à la manière d’une boucle, début et fin s’y confondent, autorisant une multitude de lectures et insistant, in fine, sur la portée de chacune. Car il s’agit toujours d’histoires ; celles qu’Aysha E Arar raconte, celles qu’elle habite et celles qu’elle écrit.