Faire place au monde — Cité internationale des arts de Paris
La Cité internationale des arts de Paris présente, avec Faire place au monde, une exposition superbement hétéroclite qui parvient à maintenir l’équilibre de ses propres ambitions, ancrées dans l’hétérogénéité de son matériau : la création artistique internationale qu’elle fait vivre au quotidien.
« Faire place au monde », Cité internationale des Arts du 8 octobre 2026 au 16 janvier 2027. En savoir plus À son image, alors, les œuvres ouvrent autant de portes vers des parcours singuliers qu’elles embrassent une ambition commune : faire vivre des sentiments, des visions de territoires, habités, quittés ou rêvés, propres à nourrir en profondeur nos imaginaires. Jouant de l’aridité du bâtiment, la scénographie multiplie les prises de risque et met à l’honneur des formes plastiques où l’organique, l’accident et la courbe prolongent les angles pointus d’écritures partagées. La poésie de Hussein Nassereddine, comme une forme de préambule, nous installe dans un entre-deux qui, dans sa quiétude, porte les drames de souvenirs partagés, décorrélant définitivement les évidences de l’histoire et de la géographie pour penser chaque lieu comme une source de sentiments et donc de réalités dynamiques. Un principe mis à l’œuvre à sa suite par Taysir Batniji, qui dépose au sol une valise lestée d’un poids terriblement symbolique : la terre qu’elle nous permet précisément de quitter.Aux murs, c’est une autre impasse qu’il illustre, exposant une capture d’écran de téléphone lors du téléchargement d’images. Réalisées durant les bombardements intensifs menés par l’armée israélienne sur Gaza, elles portent en elles cette suspension dans le vide de chaque moment d’attente de l’artiste, ce flou qui trouble jusqu’à la raison même de l’artiste, dépouillé de son sol. Les lignes n’ont rien de plus stable chez Wendie Zahibo, qui compose des stratifications de paysages flottants, habités de terres existantes et de mythes qui sont autant d’échos à des fragments de réalité.
Les interventions de Zbinek Baladran, apposant sur des cimaises repeintes des œuvres d’anciens résidents de la Cité, troublent encore un peu plus l’ordre attendu. Exposition imaginaire au cœur de l’exposition, elle désamorce toute possibilité de hiérarchisation et de verticalité en brisant le cours de toute autorité. Une autorité qui se voit renversée par la très enjouée et politique œuvre de Gustavo Ciriaco & Joao Gonçalo Lopes qui installe la poésie dans l’espace, organisant un plan généreux ou peuvent habiter ceux qui l’écrivent, ceux qui la lisent, ceux qui la chantent, ceux qui la dessinent. Les pensées et les formes s’entrechoquent ainsi pour faire vivre d’autres fantômes.
Des fantômes qui s’invitent chez Louidgi Beltrame avec la très belle mise en regard de sa vidéo Energodar, réalisée en 2010, un voyage hypnotique au cœur de cités nucléaires ukrainiennes, et de Katashima Torpedo Base, une plongée statique dans un bâtiment militaire japonais. Ici, la mélancolie poétique de Kino, groupe emblématique d’un rock soviétique aussi désabusé que plein de promesses, rythme une confrontation dont la charge historique relie les continents, les plaçant sur un horizon de pensée fertile.
Cette vision spectrale, enfin, pourrait tout aussi bien concerner les vivants et marquer précisément le lien qui les unit, promis à une vie dépassant les contingences du corps et du genre. C’est probablement le cas avec Young Joo Lee, qui travaille à la filiation, de sa mère à son enfant, explorant la condition maternelle et ses formes de résistance dans un monde qui les contraint à inventer leur propre matérialisation. Sa carte du monde, bâtie sur un drap de maternité et habillée de tissus de costumes d’hommes, est une formidable illustration de la puissance plastique des frontières, des zones à habiter et à habiller autrement.
Car autant que de formes, il est question ici d’énergie, d’inventions plastiques et d’usage de matières, de signes qui mettent à l’honneur l’horizontalité, une pensée étale qui relie les plans (ceux du passé des artistes, ceux du présent de la création) autant qu’elle maintient un champ de projection, un horizon qui nourrit les imaginaires. Cette gravité, c’est celle qui donne toute sa cohérence à une présentation qui reflète avec bonheur l’intelligence d’une institution qui fait de l’hétérogénéité des pratiques et des histoires qui la parcourent le matériau de réflexion de sa scénographie.
Respectant ainsi à la lettre sa volonté d’inscrire sur un plan d’égalité les pratiques d’artistes internationalement reconnus comme les plus confidentiels, l’exposition fait dialoguer des œuvres qui résonnent ou détonnent, imposent leur présence et leur argumentaire pour l’avenir ou se glissent dans les interstices de la mémoire pour la travailler.