Brandon Gercara — La Ferme du Buisson, Noisiel
À la Ferme du Buisson, Brandon Gercara offre avec Destin Vogoya une variation de stratégies d’invention, de résistance et d’émancipation qui usent des codes du lyrisme et du spectaculaire pour piéger le fantasme de l’exotisme à son propre jeu.
Intervenant directement dans ses vidéos, Gercara se fait figure positive, encourageant la psyché de son personnage moqué à se retourner contre les insultes en exploitant la force de sa singularité. Là encore, le mouvement hybride et la polysémie d’une recherche de singularisation et de reconnaissance exigent le dépassement du cadre rationnel pour sauter avec faste dans l’anticipation, non sans pointer les causes d’une exclusion qui résonne avec l’histoire de sociétés blessées par le capitalisme et mimant ses effets de pouvoir.
Appelant à une résistance en acte, l’artiste hybride deux danses, le Voguing et le Maloya, pour inventer sa forme de liberté. Le Vogoya devient alors le territoire d’expression de ceux qui en sont privés. Culture historique et invention urbaine se conjuguent pour éprouver formellement des imaginaires de générations qui dépassent leurs assignations. La méthode, expérimentale, invite ainsi le spectateur à se plonger dans cette histoire nouvelle pour penser à la manière dont celle-ci impacterait la sienne. De la même manière qu’Umbra, personnage de son film retourné sur son île et confronté au regard d’une tablée qui le contraint à l’émancipation. Autour du film gravitent des costumes, des instruments et des motifs liés au Maloya, comme autant d’outils mis à la disposition du public pour, lui aussi, se mesurer à une tradition qui se dévoile dans sa richesse et en inventer des usages.
Le surgissement de l’hibiscus, symbole artificiel accolé depuis une Europe fantasmant un exotisme réducteur à des cultures qu’elle enferme dans une imagerie figée, révèle une autre ambiguïté. Loin d’être enraciné dans l’authenticité réunionnaise, il témoigne du caractère factice de symboles pensés comme immuables, repris même à leur compte par une industrie du tourisme locale. Une ambiguïté de plus qui tend le propos et rappelle l’enjeu existentiel des luttes de cultures qui ont assimilé, en certains endroits, ces mécanismes qui les piègent.
En cela, l’artiste invente une expression plastique de l’appel et somme les désirs de liberté de se réveiller, les juges et jurés de sortir d’une posture de domination qui, elle, est ébranlée par la force expressive d’affirmations non genrées. La culture, plus que tout, n’a rien d’une forme close. Dans cette dénonciation d’une privation de liberté par le mimétisme du capitalisme, ce sont toutes nos consciences que l’artiste convoque, comme une exhortation à intégrer que la richesse ne peut s’entendre que dans notre capacité à la partager et à la dépouiller des illusions qui la travestissent. Pour mieux se réinventer.