Jardiner les seuils — Espace d’art contemporain Camille Lambert, Juvisy-sur-Orge
Les trois artistes, Emma Bourgin, Léonard Nguyen Van Thé et Julie Genelin, sensibles et animés par des désirs de relations, de créations partagées dans le temps long, invités par Morgane Prigent, directrice du lieu et curatrice, ont ravivé l’histoire de l’espace d’art contemporain Camille Lambert dans cette exposition qui se déploie comme un cheminement depuis le jardin jusqu’aux salles du centre.
Emma Bourgin, dont la cire est le matériau de prédilection, a déposé une sculpture moule de son dos sur le casque de la déesse Minerve. En amoureuse des mots, qu’elle considère comme une manière d’interagir et de prendre le temps de partager des pensées, Julie Genelin en a « semé » dans le jardin et dans l’espace du centre d’art. Généreuse, dans un esprit de dialogue, de partage, de transmission de gestes, de relations, l’artiste a invité les élèves et visiteurs de l’école d’art à lui transmettre un mot, précieux, qui pourrait faire sens.
Cette récolte lui a permis de créer des suspensions de mots, des dessins, des œuvres fragiles, témoins de liens féconds entretenus tout au long de la préparation de l’exposition. Dans le jardin, ses Mots mobiles, installés à différentes hauteurs, créent des sons délicats activés par le vent. Ses œuvres émanent d’une gratitude envers les personnes qu’elle rencontre. Ses mots d’or sur Tetra Park donnent à voir leurs contours, la dorure sublime l’acte d’écriture et rend ce geste d’autant plus précieux. L’artiste plasticienne invite alors les visiteurs à percevoir des mots, qui nous disent beaucoup sur les relations que nous pouvons entretenir, en cultivant la joie, le bien-être, l’entraide, l’amitié, l’amour. Les graines, porteuses de vie, l’inspirent également à la création de formes sculpturales délicates (Graines et feuille d’or dans la paume de ma main) quand ses photographies révèlent son attention à la végétation spontanée et rendent visibles des gestes d’élan, de cueillette, de caresse, à l’image de la présence d’une plume qui permet d’activer l’installation Seuil, le son des mots.
La mémoire du peintre post-impressionniste Camille Lambert se manifeste également à travers les œuvres des artistes et d’une toile de celui-ci. L’installation Nature morte vivante #6 d’Emma Bourgin est profondément touchante, les fruits et légumes trempés dans la cire d’abeille continuent de se transformer tandis que certains ont été réalisés en bronze. Ikebana #3, réalisé avec la complicité de Léonard Nguyen Van Thé, délicat autant que singulier car créé à partir de métal récupéré dans le jardin, attire aussi l’attention. Plus loin, les kintsugis de fruits et légumes d’Emma Bourgin sont d’une grande délicatesse et émanent d’une patience, d’un désir de réparer tout en douceur. Sa série de dessins à l’encre noire sur papier japonais trempés dans la cire d’abeille, également poétique, nous montre des oiseaux : pigeonneau, mésange charbonnière, merle, fauvette à tête noire… À nous de prendre le temps ensuite de les apercevoir dans les jardins.
En fin de parcours, une série de vidéos couleurs projetées sur un écran en cire d’abeille, Les Plantes chatouilleuses d’Emma Bourgin, présente une succession de gestes tendres, joyeux, propices à la rêverie : un moment de contemplation d’instants poétiques. Là encore, une invitation à prendre conscience d’une nécessaire douceur à cultiver au quotidien, à observer les plantes, à s’en approcher pour apprécier leurs textures, continuer de s’étonner, de s’émerveiller et de s’interroger.
Tous les sens sont convoqués dans cette exposition, l’ouïe, l’odeur, la vue, le toucher, de manière à raviver nos désirs de sortir et de savourer l’arrivée du printemps pour observer les plantations qui continueront de croître avec le soin et l’amour qu’on leur donnera. Les temps de la récolte, de la création, de la germination, de la dissémination des graines et de l’observation de la faune et de la flore sont au cœur des œuvres des artistes.
Cette exposition propose ainsi des moments d’attention et inspire à une suite insoupçonnée, un désir de sensibiliser le plus grand nombre à la préservation de la biodiversité. Notons que le centre d’art est devenu lieu refuge pour les oiseaux, en partenariat avec le Groupe local Essonne Nord — LPO (Ligue pour la protection des Oiseaux). Souhaitons une longue vie à ces nouvelles perspectives réjouissantes pour ce lieu où l’art active l’attention, des envies de lectures, de contemplation, de réflexions et d’une sensibilité à l’ensemble des vivants, qu’il s’agirait de percevoir avec bienveillance, humilité et respect.