Sarah Grilo — Galerie Lelong
Figure majeure de la peinture abstraite, disparue en 2007, dont les travaux intenses et subtils habitent les grandes collections d’art moderne, Sarah Grilo continue de peser sur l’histoire contemporaine aux côtés des plus grands.
« Sarah Grilo — Paris — Madrid », Galerie Lelong & Co du 15 janvier au 7 mars. En savoir plus Dans son espace parisien, la galerie Lelong, qui présentait en 2024 à New York une exposition de ses travaux qui fit sensation, poursuit son entreprise de remise en avant salutaire d’une artiste radicale dans son approche, dont les motifs, lettres, chiffres, fragments, composent des paysages aux sonorités poétiques brutalistes où les couleurs se laissent emporter en blocs plus sensibles qu’abstraits. Une présentation qui intervient à un moment où la peinture intense de l’artiste semble enfin s’accorder avec le temps de l’histoire. Marquée par la modernité architecturale et sa charge sémiotique, l’œuvre de Grilo joue du chambardement des perspectives urbaines en réinventant des visions qui sont autant de tentatives d’en capter l’essence. Ses œuvres tissent en cela un lien entre l’esprit novateur du cubisme et l’avant-garde états-unienne qu’elle embrasse.Née à Buenos Aires en 1917, passée de la figuration aux constructions abstraites, Grilo n’a cessé de déplacer son regard, qu’il s’agisse d’influences comme de perspectives. L’Argentine d’abord, Paris dans les années cinquante, New York à partir de 1962, puis l’Espagne, Madrid, d’où s’engage un dialogue avec son expérience, avec ses racines plantées de l’Argentine à Paris. Un atlas aux lignes complexes qui pourrait, en un sens, faire écho à la richesse et à l’élaboration par contamination des toiles présentées ici, où la surface, parcourue de signes, ratures, allers et retours, est comme cette terre que l’on redessine à mesure qu’on la foule. L’architecture se devine sur et sous les aplats qui dessinent les reliefs de compositions émergent du centre de la toile. Chacune constitue en cela une construction paradigmatique d’un objet dont l’acte et la nature (invention d’une écriture, élaboration de paysage, fabrication d’une image, conception d’un plan, traduction d’une émotion) restent une énigme, et peut-être même un jeu, qui sonne et claque comme ce monde en reconstruction qui s’agite sous ses pieds.
Extrêmement convaincant, ce parcours d’une grande cohérence, centré sur les années 1970 et 1980, traduit la maturité d’un geste qui ne perd pourtant rien de sa visée expérimentale. Chaque tableau semble préfigurer un mouvement et cheminer sur la voie d’une recherche formelle qui vibre au rythme de choix et de trouvailles que le regard se plaît à localiser, passant constamment par des rapports et jeux d’équilibre entre lignes et formes toujours renouvelés. De ses propres contraintes surgissent des ordres et, de ses accidents, s’échafaudent des structures.
À bien des égards, cette peinture embrasse la culture d’un après-guerre entré dans la réinvention des fondations d’un monde qui a échoué ; de la fragmentation de ses signes s’érigent surtout les principes d’une poétique du geste où l’écriture, le paysage, l’image, l’architecture et l’émotion s’emmêlent en une tornade que chaque toile tente, à sa manière, de circonscrire.