Boris Mikhaïlov — Galerie Suzanne Tarasieve
Formidable expérimentateur de formes et d’images, d’audaces visuelles et de techniques, Boris Mikhaïlov présente à la galerie Suzanne Tarasieve une très belle exposition qui témoigne de sa volonté de déjouer les symboles pour tenir la focale à hauteur de femmes et d’hommes qui le deviennent.
Il se sert surtout de la dureté du monde pour en dériver une beauté sourde, marquée certes par une esthétique reconnaissable, mais pleine d’une énergie, entre joie d’expérimenter et désir sourd de transformation, qui nourrit inlassablement l’espoir.
Ironie, malice, gravité et légèreté se conjuguent ici à travers les fragments de vie qu’il insère, qu’il s’agisse de couleurs ajoutées ou de modifications apportées aux images.
Les séries d’images jumelles, passionnantes, nous parlent d’un temps et d’événements dont l’apparent anodin fait toute la nature édifiante. Le futile se mêle au grave et, au détour d’instants capturés, autant d’histoires personnelles se dénouent : les regards pleins de jugement, d’envie, la respiration légère d’un moment suspendu, la contrition des uns, le doute des autres, et toute l’ambiguïté d’une société dont chaque silence fait signe. La simple démarche d’un agent devient suspecte, pour soi comme pour les autres : aide-t-il un passant ou est-il en train de l’escorter vers son enfermement ?
Face aux doutes, Mikhaïlov ne détourne pas le regard et renvoie son miroir brisé au monde, conscient ou non des enjeux d’une société sous surveillance. Parce qu’à tout moment l’humain affleure : un sourire, une explosion de joie désamorcent les tensions, quand ce n’est pas le photographe lui-même qui joue de son objectif pour passer, avec espièglerie, sous la main tendue d’un soldat au garde-à-vous, pour photographier une jeunesse bien forcée de lui répondre…
Préférant l’indécidabilité à l’indécision, la multitude au paradoxe, Mikhaïlov nous entraîne ainsi dans un monde de doutes et d’horreurs sourdes, mais non moins parsemé d’éclats de limpidité somptueux qui s’écoulent comme l’eau, laissant au spectateur la responsabilité de filet entre ses gouttes ou de s’y noyer.
Boris Mikhaïlov, Reverse Perspective, du 8 novembre au 17 janvier 2026, galerie Suzanne Tarasieve, 7 rue Pastourelle, 75003 Paris