Vincenzo Agnetti — Galerie Tornabuoni Art, Paris
Face à la multiplication des assertions, face à l’invention de ses installations, il pourrait paraître paradoxal que la démarche de Vincenzo Agnetti procède d’un refus. Pourtant, c’est bien par le rejet que s’élabore l’œuvre complexe, riche et d’autant plus sensuel de cette figure majeure des années 1970 en Italie.
La galerie Tornabuoni présente, avec cet accrochage, une plongée salutaire au sein d’un corpus bouillonnant et saisissant. Magnétiques par la sobriété de leur matériau et la dramatisation du geste premier de l’écriture, les toiles de feutre présentées à l’étage et les installations en sous-sol illustrent avec une rare pertinence un esprit de contradiction qui n’a rien d’une limitation. Un refus donc, d’abord, de l’enfermement dans la tradition. Aux côtés notamment de Piero Manzoni, il travaille et défend une radicalité affirmée de l’avant-garde, œuvrant en critique programmatique, poète et artiste engagé pour diriger la création de son époque vers des pratiques poreuses où littérature et invention plastiques se conjuguent à l’élaboration formelle.
Un refus ensuite, dans cette scène qui le fait côtoyer de grands noms de l’art italien (il publie dans la revue Azimuth de Piero Manzoni et Enrico Castellani, au même titre que Robert Rauschenberg, Lucio Fontana, Jasper Johns…), de la pratique même de l’art. Lui qui a étudié aux Beaux-Arts de Brera quitte la scène artistique et l’Italie en 1960 ; un geste à la radicalité absolue qu’il théorise, le qualifiant de “liquidationnisme”.
Une amorce surtout, en laissant disparaître toutes ses œuvres précédentes, vers un nouveau départ. À la fin des années 1960, Agnetti se rappelle au monde de l’art et organise une exposition personnelle, qui sonnera comme le départ, bien entendu, d’une démarche nourrie de son vide.
Dans le sous-sol de la galerie, les inventions langagières se multiplient et usent de la plastique des lettres, du support de l’espace pour refaire vivre les mythes (L’Apocalypse) et les batailles de l’esprit pour les ordonner. La science, à son tour, devient un motif ; les lignes, les figures se surajoutent pour faire survivre les traces de résistance à l’oubli, à l’image des marques de phonèmes, de rémanences orales de modes de vie ruraux délaissés pour un silence urbain criblé de signes.
« Oublier par cœur » : l’assertion paradigmatique de l’artiste trône au cœur de cette présentation qui en retient la seconde partie, soulignant la part indiciblement sensible d’un art qui ne la dévoile qu’à rebours. Qui engage surtout, à l’image de cet apparent paradoxe, un apprentissage forcé de la perte, une assimilation de la disparition productive dont on ne sait si, en dehors de sa logique pure, il conjure ou poursuit le memento mori de la vanité.
Loin d’être une réduction, l’essentialisation du texte et de la formule devenus motifs de cette série qui nous accueille éveille une poétique de l’horizon, tenu par les lignes invisibles bordant la casse de mots qui se vivent comme des paysages composés aux ordres singuliers. Entre la rigueur d’une fenêtre remplie et la constellation de lettres absconses échappées au sein d’un ciel des idées brumeux, les ordres deviennent des appels et les formules des incantations qui nous obligent. La marque du temps, l’indicible poétique d’une langue jumelle travaillent l’imaginaire en nous projetant dans une époque autant qu’en fournissant les armes pour en sortir.
Un appel à la liberté, voire un appel de la liberté, pour nous mener au cœur de nos propres perspectives, que l’artiste, par sa radicalité, a la pudeur de nous laisser intactes, vierges de toute imposition. En s’interdisant ainsi de masquer son idée par l’image, il fait de l’image notre idée et dessine ainsi un miroir sans reflet de notre condition ; un mur capable de nous faire rebondir, pour explorer d’autres chemins.
Vincenzo Agnetti, Par cœur, Tornabuoni Art, Paris, du 22 janvier au 28 mars 2026, 16 avenue Matignon, 75008 Paris